La librairie est fermée jusqu’à nouvel ordre, conformément au décret du 14 mars 2020.

À compter du lundi 20 avril, la Librairie Petite Égypte assure cependant une permanence de 14 à 18h tous les jours sauf le dimanche pour vous permettre, dans le respect des mesures sanitaires que nous savons, d’effectuer des retraits de réservations faites par mail (contact@petite-egypte.fr), réservations de titres que nous avons en stock exclusivement. Envoyez-nous votre liste, on vous dit ce qui est disponible chez nous ou pas. Le retrait des commandes se fait à l’extérieur de la librairie, sur notre banc, et le règlement uniquement par chèque ou carte.

Dans cette période de grande incertitude concernant la suite, il est possible de soutenir financièrement la librairie en faisant un don à l’association des Ami.e.s de Petite Égypte (déduction fiscale de 66%), soit par chèque à envoyer au 22 rue Léopold Bellan, Paris 2ème, soit par virement (FR76 1027 8060 3100 0206 3320 178 / CMCIFR2A) – en privilégiant le virement, confinement oblige.

Salut amical à toutes et tous !

Le Conseil régional d’Ile-de-France va financer notre prochaine résidence d’écriture. En complicité avec la Librairie Petite Égypte, l’artiste Marie Voignier va enquêter sur la circulation des vêtements et biens manufacturés entre la Chine, le Cameroun et la France, les migrations internationales de travailleuses et travailleurs du textile, la mondialisation à l’échelle de parcours individuels singuliers. Un rendez-vous avec l’artiste sera programmé dans nos murs dès que la situation sanitaire le permettra.

« Il y a toujours dans mes films un monstre caché, une entité concrète ou théorique irreprésentable, un adversaire de la raison dont le grondement sourd impacte les situations réelles. Que ce monstre soit un « véritable » animal fabuleux que l’on traque désespérément dans la jungle camerounaise (L’Hypothèse du Mokélé-Mbembé), la masse informe d’oiseaux migrateurs (Le Bruit du canon), les héritages de la colonisation (Tinselwood) ou un système totalitaire (Tourisme International), il reste un fantôme scénaristique central et insaisissable. Le système économique mondialisé dans lequel je sens pris bien des aspects de mon existence est l’un de ces monstres que j’espérais pouvoir filmer depuis longtemps. Mais je ne savais pas où regarder.

En 2010, alors que je suis coincée dans un hôtel de brousse au milieu de la forêt primaire de l’Est-Cameroun, un prospecteur chinois m’approche au bar et tente de me vendre de l’or dans le creux de sa main. Une première piste est lancée. Cette présence chinoise en Afrique est depuis largement médiatisée. Mais ce n’est que quelques années après mes voyages au Cameroun que j’entends parler de ces entrepreneurs africains qui, face à la mainmise économique chinoise en Afrique ont décidé de remonter la filière des produits chinois et de se placer eux-mêmes à la source de ce commerce. Des milliers de jeunes femmes et hommes partent chercher en Chine la possibilité d’investir, de faire fortune, de se former ou de monter une affaire en lien avec leur pays d’origine.

Invitée en 2017 par le Times Museum de Guangzhou (Canton) à faire une résidence de recherche, j’ai proposé d’aller à la rencontre des Camerounais qui étaient partis en Chine. Parce que s’y achète et s’y vend la plus grande partie de la production à bas coût chinoise (vêtements, chaussures, téléphones, gadgets, sacs, tissus wax, chaînes hifi ou lampes solaires), Guangzhou est devenue un nouvel eldorado pour de nombreux Africains à la recherche d’investissement et de mobilité sociale que ni leur pays d’origine ni les pays occidentaux ne sont en mesure de leur offrir.

Ce que l’on voit à Guangzhou, ce sont d’abord des marchandises. Des montagnes de marchandises, des paquets, des colis, des empilements de ballots, de cartons, des camionnettes filant vers les entrepôts aux abords du port. Des centres commerciaux aux minuscules échoppes débordant de vêtements, de chaussures, de bijoux, de sacs destinés à la vente en gros en direction de l’Afrique. Mais au milieu des boutiques saturées et des allées étouffantes, des hommes et des femmes résistent à l’écrasement et forment une communauté dont la solidarité est indispensable pour faire face à des conditions de vie et de travail féroces. Avec des femmes camerounaises, nigérianes, rwandaises, ougandaises et chinoises installées à Guangzhou, j’ai ainsi pu tourner mon dernier film, Na China. Na China tente de représenter ces personnalités singulières confrontées à la démesure et à la férocité d’un marché mondialisé.

En arpentant les allées marchandes de Guangzhou, j’ai pu reconnaître des fragments de paysages familiers, de Paris ou de Lyon où j’ai quelques années habité une rue des pentes de la Croix Rousse dédiée aux grossistes de vêtements. A mon retour de Chine, j’ai voulu poursuivre cette recherche sur la circulation des vêtements et des modes avec les gens qui les font. Je me suis tournée vers ces lieux qui me rappellent Guangzhou à Paris, ces lieux où se lisent les échanges du monde. Je me suis ainsi rapidement intéressée au Sentier et au déplacement d’une grande partie de ses activités à Aubervilliers où se trouve aujourd’hui le plus grand pôle de vente de textile en gros en Europe.

Je veux aujourd’hui développer ces intentions et cette enquête autrement que par la forme d’un film. L’écriture, l’écoute, l’observation, le dialogue sont mes outils de cinéaste et d’artiste, ils accompagnent et précèdent toujours de loin le geste de poser la caméra. Ce sont avec ces mêmes outils de cinéaste que j’ai réalisé mon premier livre, La Piste Rouge (éditions B42, 2017), à partir d’un montage d’entretiens et d’échanges parlementaires.

Je souhaite aujourd’hui consacrer du temps pour embrasser par les moyens de l’écriture ces questions qui m’ont menée du Cameroun vers la Chine, de Guangzhou au Sentier et à Aubervilliers. Travailler avec des commerçants débordés prend du temps, je l’ai expérimenté à Guangzhou. Convaincre de partager des expériences exige une certaine pugnacité et patience. Le contexte de travail d’une résidence accorde ce temps-là, accueille cette incertitude des formes, et exige un engagement fort dans le partage de chaque étape, avec la librairie Petite Égypte, son quartier, son public. »

Marie Voignier